L’envie de papier

C’était au tout début de sa vie professionnelle, George était fraîchement sorti de l’école, encore dans cette période de stages si peu rémunérée, mais tout de même formatrice.
Cela faisait déjà quinze jours que George suivait son maitre de stage, une petite femme brune aux traits fins, un joli visage, des yeux noirs et insondables. George avait remarqué ses mains délicates, des mains de dentellière. Elle se prénommait Courteline (non, mais quelle idée avaient eu ses parents de l’appeler ainsi, elle qui était déjà courte sur pattes).

Ici au journal tout le monde la surnommait Line et pourtant elle connaissait les répliques de Courteline sur le bout des doigts. Ainsi, avec son humour particulier, elle avait cette façon de parler par citations, après les présentations et son affectation à ses côtés, elle lui avait dit : 
— Monsieur le pigiste stagiaire, je me demande ce qui vous amène ici « En France, on fait sa première communion pour en finir avec la religion ; on prend son baccalauréat pour en finir avec les études, et on se marie pour en finir avec l’amour… et on fait son service pour en finir avec le devoir militaire. »
Il répondit :
— Courteline, je suis resté jeune, mais néanmoins tout comme vous. L’expérience et le nom en moins, ce qui m’amène ici, c’est l’envie de papier.
Elle lui répondit :
— « J’étais née pour rester jeune, et j’ai eu l’avantage de m’en apercevoir, le jour où j’ai cessé de l’être. »

Durant les deux premières semaines, ils n’avaient pas eu grand-chose à se mettre sous la dent. Il y avait eu quelques faits divers, quelques histoires de chiens perdus recueillis chez les amis de nos amis les bêtes, une histoire de chat perché qu’un enfant avait poursuivi dans un arbre du centre-ville. Il avait tout de même fallu que les pompiers déploient une grande échelle pour récupérer le chaton et l’enfant.  Courteline l’avait même félicité pour la photo, celle-ci avait été sélectionnée pour la rubrique des chiens écrasés.

Ce matin il accompagnait Courteline au commissariat, elle lui avait expliqué comment elle entretenait de bonnes relations avec ses informateurs de la police. Un contact et des révélations obtenues à la frontière de la légalité. Elle avait eu cette réflexion à ce propos « C’est étrange que certains commettent des délits quand il y a tellement de façons parfaitement légales d’être malhonnête. »

L’informateur visiblement tombé sous le charme de Courteline lui fit part des derniers évènements : plusieurs bagarres de poivrots, quelques petits accidents de circulation, rien de spectaculaire. Cependant il avait eu l’information par l’intermédiaire de madame Moinaux, d’une altercation survenue dans les locaux de la mairie de Bétheny. C’était un gros village en périphérie de Reims. Il y avait eu du rififi entre l’ancienne et la nouvelle équipe municipale, des noms d’oiseaux avaient été prononcés. Courteline décida d’y passer sans rendez-vous en début d’après-midi, en furetant un peu il y aurait peut-être un bon papier. Auparavant ils allaient se restaurer dans son restaurant habituel, « La taverne de maître Kanter ». Le repas fut copieux, ils eurent droit à la traditionnelle coupe de champagne offerte par la maison (pas si bête et heureuse d’être dans les bons petits papiers d’une journaliste).
Aguerri au phrasé de Courteline et afin de se mettre à son niveau le stagiaire lui dit à l’apéritif :
— « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Ce qu’on mange avec goût se digère aisément. »
— C’est cela, c’est cela… lui répondit-elle avec un petit sourire, mais n’abusez pas et ne venez pas trop marcher sur mes plates-bandes.
La suite fut soupe aux choux en entrée puis le fameux moules-frites du jour.
Un petit café, la visite du patron qui vint prendre de leurs nouvelles. Après les politesses ils prirent la direction de Bétheny.

Tout le long du trajet le jeune pigiste sentit son estomac faire des siennes. Soupe aux choux et coquillages semblaient avoir fait de lui comme un crustacé échoué après la grande marée. Il parvint cependant à faire bonne figure. Quelques gargouillis se faisaient entendre. Courteline finie par lui dire en arrivant à la mairie : « allez, filez ! bon voyage, bon vent ! la paille au derrière et le feu dedans ! »

Ils trouvèrent une place pour se garer, la mairie était une vieille bâtisse qui faisait face à l’église.
La secrétaire principale, madame Moinaux, les accueillit dans son bureau.
— Quel bon vent vous amène Courteline et jeune homme ?…
Courteline qui se retenait de rire répondit :
— Je vous présente George un stagiaire. George qui se sentait mal et serrait les fesses pour ne rien laisser paraître demanda les toilettes.
— Vous trouverez les toilettes à l’étage, la première porte à droite. George se précipita dans les escaliers. Il eut le temps d’entendre Courteline lui lancer  » l’administration est un lieu où les gens qui arrivent en retard croisent dans l’escalier ceux qui partent en avance ».

Par bonheur il ne croisa personne et la place était libre, il put se libérer aisément de son fardeau, mais, horreur malheur ! il s’aperçut qu’il n’y avait pas le moindre papier pour s’essuyer. À la recherche d’un rouleau de papier, il voulut regarder dans les pièces à côté, elles étaient fermées. La seule porte ouverte menait au grenier. Il y découvrit un bric-à-brac poussiéreux.  Quelques belles toiles d’araignées, cela ne ferait pas l’affaire, c’est alors qu’il aperçut sur un fauteuil dans un coin une sorte de mannequin dans un uniforme… Qu’est-ce donc là ? Le mannequin avait une sale mine. Il s’approcha et compris qu’il tenait son papier et quel papier ! le mannequin était un cadavre, il s’imaginait déjà auréolé de gloire et le gros titre « Un cadavre dans le placard à la mairie de Betheny ! Un jeune journaliste mène l’enquête ».

Madame Moinaux, la secrétaire de mairie prévint la police, George tout poussiéreux poussa à son avantage :
— « Je veux être enterré avec une brosse à habits pour quand je tomberai en poussière »
Mais à cette réplique Courteline eut le fin mot de l’histoire :
— George, « vos mots me font l’effet d’un pensionnat de petits garçons que vos phrases mènent en promenade ».

(Pour la petite histoire, c’est un fait divers réellement survenu à Betheny il y a dix ans. Ma fille faisait un stage au journal l’union et lors d’un passage au commissariat de Reims avec une journaliste, elles avaient eu ce scoop. À la suite à un changement d’équipe municipale, le ménage avait été fait dans le grenier de la mairie de Betheny. On y avait retrouvé le cadavre d’un soldat allemand venu mourir là à la fin de la guerre en 1945).

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