Le désespoir des animaux

La nuit tombe sur la banlieue, son fracas de trains, de métros et d’automobiles s’estompe dans le passage souterrain près du lycée. Leurs sacs en bandoulière, Grégoire et Antonin discutent de leur dernier cours de la journée. Leurs pas résonnent et rythment la discussion, on commence à entendre les jappements du refuge qui se situe deux cent mètres plus loin.

— Tu crois qu’il passe par ici et que c’est comme ça qu’il a choisi le sujet ?
— C’est bien possible, je n’ai jamais vu notre prof en voiture.
— Tout de même « Le désespoir des animaux », c’est un piège en philo ! C’est de la psycho-jolie, pourquoi pas les sentiments de la crevette, le calcul du loup, la réflexion du corbeau, la vengeance du microbe, ou la sérendipité du mammouth ?
— Oui, il y a déjà le râle du cormoran, les pleurs du veau, les grimaces du singe.
— Je me demande si je ne vais pas parler de Jean de la Fontaine et d’un renard désespéré par un corbeau sourd à sa flatterie.
— Hé hé, c’est ce que je disais, il y a de quoi écrire. Rien qu’ici, tu vois ces toutes petites fourmis au sol à l’angle du carrelage.
— Ah oui, pas bête ! elles se désespèrent et attendent que l’on laisse tomber des miettes de pain.
— Va savoir, t’as lu « Fourmis » de Weber ? imagine qu’elles soient intelligentes. Le problème avec elles, c’est que je suis persuadé qu’elles ne désespèrent pas.
— Ah bon, pourquoi ?
— Elles s’adaptent à l’homme de manière incroyable, regardes-les, tu remarques rien ?
— Bah, c’est des fourmis quoi. T’es parano, tu as des doutes, tu crois qu’elles nous guettent ?
— Regarde, elles sont minuscules, elles vivent ici en ville, elles se font discrètes et passent quasi-inaperçu. Tu as déjà vu une fourmilière en forêt ? Elles sont bien plus grosses dans la nature. Cela prouve bien qu’elles se sont adaptées. Il y a de l’espoir pour elles.
— Ok, bien vu, mais elles n’en n’ont sûrement pas conscience. Quels sont les animaux qui peuvent désespérer et de quoi ?
— Tient je pourrais peut-être raconter ça dans ma disserte, le week-end dernier j’ai vu une souris blanche au bord du désespoir.
C’était chez nos voisins, on était invités mes parents et moi pour une soirée déguisée, bref, notre voisin était déguisé en dresseur de fauve : culotte et veste léopard, il avait un fouet et tenait en laisse une souris blanche. Il lui faisait faire un parcours et quand la souris arrivait devant un obstacle, il faisait claquer son fouet et disait :
— Saute Razibus ! saute !
— Oh purée, j’aurais voulu voir ça.
— Oui, mais tu vois, la souris m’a regardé de ses yeux noirs toute effrayée et j’ai trouvé ça triste.

Anne charlotte est arrivée furax, elle a gueulé après son père, elle voulait récupérer sa souris mais leur chien est venu s’en mêler, il a attrapé la laisse et s’est sauvé avec la laisse et la souris dans le jardin. Il devait croire que c’était un jeu, tout le monde était tordu de rire. Anne Charlotte a passée la soirée à chercher la souris. Je pense que Razibus a retrouvé espoir quand elle a disparu dans les hautes herbes du jardin. Neige, leur chat noir n’était pas là heureusement.

— Ça me fait penser aux chats, ils ont une patience incroyable quand ils chassent, ils ne se désespèrent pas d’attraper une

souris ou un oiseau. Mais ils se désespèrent quand leur maître les abandonne.
— Oui, t’entends les chiens du chenil là-bas, ils se désespèrent d’être enfermés, d’avoir un maître qui s’occupe d’eux et qu’on les nourrisse. Les animaux domestiques, les chats comme les chiens, peuvent désespérer.
— En fait, je pense que les animaux, quand ils désespèrent, c’est surtout au contact de l’homme et à cause de lui.
— Oui, tu as raison, je me souviens on avait étudié Nietzsche, il parlait du désespoir des hommes à propos de la mort de dieu. Si les animaux nous considèrent comme des dieux, ils doivent parfois se désespérer que leurs dieux soient encore vivants.
— Bien vu, ça te dirait de jouer à dieu et que l’on aille libérer les chiens du chenil ?

Grégoire et Antonin passent le long des murs du refuge de la S.P.A, des chiens se sont mis à hurler à la mort. Qu’est-ce que c’est triste, mais c’est si beau à écouter. Les chiens se reprennent les uns, les autres, cela donne des frissons, la chair de poule.

— Merde ! il n’y a donc plus personne là-dedans, personne pour les nourrir ou s’occuper d’eux ?

Grégoire et Antonin se regardent, ils le savent au fond d’eux, ils ne feront rien. Mais bon sang, ils le ressentent ce désespoir des animaux

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