Bourde et bourdes et ratatam. (autre manière de partir en cacahuète 😊 )

Avenue de Laon Reims

Je me gare avenue de Laon, il fait froid, la nuit tombe. Un regard vers la porte du dieu Mars, la grande roue des forains surplombe les immeubles. Elle ajoute aux illuminations de noël une ambiance de fête. La roue tourne et le vent de ce mois de décembre 1999, ne me dit rien qui vaille. Ah Fortuna si tu savais… l’année a été mouvementée, pleine de rebondissements.


Il faut que je m’explique avec mon client, le patron du magasin « Fabrik’or », nous allons droit au procès. Cela va coûter très cher, bien qu’aucun de nous deux, n’ait quelque chose à se reprocher, mais quelle année de merde !

Je repense au début de cette année, je me souviens du mois de janvier, la période des soldes. Cette fois, c’est les afficheurs qui avaient commis une superbe bourde.
J’étais commercial pour la société d’affichage Dauphin, j’avais vendu au magasin « hyper cuisine » tous les panneaux qui nous restaient de disponible sur Reims. Je les avais bradés, mais c’était du chiffre d’affaires, Gérard mon patron était content. Le jour venu pour cette campagne de solde, durant mon trajet pour me rendre au bureau, j’avais remarqué que les panneaux étaient déjà affichés pour la plupart. Mais c’était la catastrophe, les affiches quatre mètres par trois mètres, qui sont constituées de huit morceaux, étaient toutes mal posées. Au lieu d’y voir inscrit en lettres énormes «HYPER CUISINE SOLDES ! » il était écrit «HYPER CUISINE DES SOL ». Ce n’était pas possible, je cauchemardais !

Les afficheurs n’étaient pas analphabètes, ils avaient juste affiché sans prendre de recul, ni regarder le message, mais moi j’allais sentir passer les reproches de mon client. J’avais sillonné la ville ce jour-là avec Henrique le contremaître. On avait fini par rattraper les afficheurs et en fin de journée, remédier à cette horrible bourde. On avait dû faire le tour des confrères et concurrents pour récupérer de nouvelles affiches.

En quinze ans de métier, j’en avait vu « des vertes et des pas mures » :  les fois où l’affichage n’avait pas été payé, celle ou l’encre des affiches s’était dissoute sous l’effet de la colle. Ou encore quant à Charleville, l’afficheur n’avait pu accéder aux panneaux, parce que le centre-ville était inondé.
Puis était venu, le funeste mois de février de cette année 1999, ce n’est pas un mois pas très porteur en affichage. J’avais appris, par un ami imprimeur, que madame Hazan envisageait une campagne d’affichage pour communiquer au sujet de l’Europe. Elle était effectivement députée européenne rémoise. J’avais pris contact avec elle, à son bureau près de la mairie. Madame Hazan, m’avait reçu en personne, élégante et distinguée. Elle souhaitait un affichage sur toute l’agglomération, j’avais traité une campagne bien vendue cette fois-ci. Mon patron avait tiqué quand il avait su la nouvelle. Il était content pour le chiffre d’affaires, mais craignait pour ses bons contacts avec la mairie. Sa femme était directrice de l’office de tourisme donc employée par la mairie. Le maire, était de droite et Adeline Hazan socialiste.
J’avais fait remarquer à mon patron que ce n’était qu’une communication sur l’Europe. Mais Adeline avait bien calculé son coup, en fait de communication sur l’Europe, c’est sa bonne bouille qu’on avait affichée en grand sur toute la ville. Les élections municipales étaient proches, à une semaine près, tout affichage politique devenait interdit, c’était la nouvelle règlementation. Après l’affichage, cela avait fait un sacré raffut à la mairie ! mon patron m’en avait voulu à mort, mes jours de commercial chez Dauphin étaient comptés.
La roue tourne et le vent se lève Fortuna… Ce n’est qu’au municipales de 2008 que madame Hazan devint maire de Reims.

Me voilà en décembre, je me souviens que la semaine précédente, mon patron au bureau tournait comme un lion en cage. Il nous restait beaucoup d’invendus, et quand la date d’affichage est passée, que l’on n’a pas vendu l’espace publicitaire, c’est perdu. Tous les sept jours, il nous faut un nouvel annonceur sur ces fichus panneaux. Quand la date fatidique se rapproche, c’est le branle-bas de combat, il faut absolument remplir les panneaux, coûte que coûte. On les brade, dans notre jargon ça s’appelle, faire du remplissage, on fait du chiffre d’affaires, mais pas de marge.

Je démarchais les marchands de jouets, les confiseries et évidemment tous les bijoutiers et parfumeurs de la ville. Les affiches pour les bijoutiers, c’était mon péché mignon. J’étais fier de mon métier, de mes panneaux, quand les affiches représentaient des images de femmes sublimes, couvertes de bijoux. Les diverses franchises et groupements de bijoutiers avaient leurs affiches fournies. Les indépendants avaient le choix entre des affiches fournies gratuitement par la collective de l’or ou par la collective du diamant. Elles étaient financées par « De Beers ». J’avais noté précieusement les coordonnées des agences de pub parisiennes qui géraient les stocks d’affiches.

 Le jeudi, j’avais eu une touche avec le magasin « Fabrik’or » un indépendant. Il avait réservé cent panneaux sur Reims. Le bijoutier avait choisi l’affiche de la collective du diamant. Après un marathon téléphonique, la commande des affiches, la réalisation des « bandes adresse » au nom de l’annonceur, la signature du bon de commande, j’avais poussé un « ouf » de soulagement. Les affiches étaient arrivées le lundi suivant pour le jour de leur affichage.

Le lundi matin, bien avant que je ne sois levé, Henrique, avait réceptionné et plié les affiches, chargé les camions et les afficheurs étaient partis les coller sur les panneaux. Au bureau, dans la journée, mon client avait téléphoné et demandé à parler au directeur…
Il y avait, à ses dires, un gros problème en rapport avec les affiches posées. L’agence de publicité qui nous avait fourni les affiches s’était trompée, elle avait livré celles du groupement « La Guilde des orfèvres » dont « Fabrik’or » ne faisait pas partie. Mon directeur qui ne voulait pas annuler la campagne et perdre des sous, eu l’idée de faire masquer sur chaque affiche le logo et la mention « Guilde des orfèvres ».

Le lendemain, un huissier et quatre membres de la police judiciaire venaient enquêter aux bureaux de la société Dauphin. Une plainte fut déposée, ils annoncèrent que suite a un référé, ils faisaient procéder aux frais de la société Dauphin, au recouvrement des affiches par les confrères. Il nous était reproché d’avoir « caviardé » les affiches… Le bijoutier de la « Guilde des orfèvres » demandait cent cinquante mille euros de dommages et intérêts. Il y eut un procès au terme duquel Dauphin dû payer la somme demandée.
L’année suivante alors que la société Dauphin était en pleine restructuration (pour d’autres raisons), je fus gentiment remercié.

La roue avait tourné sous un vent qui s’était transformé en tempête (Décembre 1999). Alors que les panneaux s’étaient couchés, j’étais douché. Je mis le cap sur d’autres aventures, le mois suivant, je vendais pour une autre entreprise de belles grosses pommes de douche et robinets dorés à l’or fin.

Dans les mois qui suivirent, la restructuration de l’entreprise Dauphin, cette roue folle qui tournait toujours entraina avec elle : le directeur de l’agence, puis le directeur des relations humaines parisien, ainsi que les anciens actionnaires qui avaient vendu la société Dauphin à un groupe américain.