Retour à Pernes les fontaines

Mon voisin de voyage ne dit pas un mot, il a des écouteurs sur la tête je peux même entendre sa musique. J’allume une lampe au-dessus de ma tête, il est deux heure du matin et cela ne semble déranger personne. Je sors de mon petit sac à dos un gros pavé écrit par « Ken Follet » il me plonge en plein moyen-age à l’époque de Marie Stuart et de la reine Margot, les guerres de religion, la saint Barthélemy. Quelques minutes plus tard une espèce de lamentation me sort de ma lecture.
Il y a une vielle dame toute maigre aux longs cheveux gris qui parle dans une langue inconnue elle me rappel ce personnage au visage difforme dans le film « Le nom de la rose » qui mélangeait les langues.
— Miséricordia patron paraca cadradaïs ché la station no mé ba !
Aï aï aï santa maria ché la station no mé ba. Aï aï aï no mé ba.
Je me demande si elle parle en dormant, mais non elle est réveillée et personne ne la comprend. Elle semble avoir un problème.
Un passager interprète sa demande auprès du chauffeur comprenant qu’elle a besoin qu’on s’arrête. Mais voilà, c’est trop tard, j’entends ses plus proches voisins de car gémir et une odeur aigre vient m’agresser. Le jeune homme assis à coté de moi me dit :
—  Ah non ! Je crois qu’elle a vomi.
Je me penche et regarde, effectivement il y en a partout, même un vieux monsieur très élégant assis à coté d’elle est éclaboussé. On fait un nouvel arrêt qui permet aux chauffeurs de faire le nettoyage.
— Madame ! Lui dit le chauffeur si vous êtes malade en car il ne faut pas manger autant.
Elle s’était avalé un énorme sandwich. Je me dis qu’il ne fait pas bon vieillir, cette dame perd un peu la tête.

Le voyage se poursuit sans autre incident, je finis même par somnoler.
Au matin, on me dépose à la gare d’Avignon, il fait un temps magnifique. Je repère le quai de mon train pour Carpentras une demie heure après j’arrive. Je prends un taxi qui me dépose devant chez mes parents à Pernes. Tout est calme sous le soleil et ce grand ciel bleu, pas un bruit de cigale, elles se sont tues depuis le dernier orage qui a été violent. Au loin, j’aperçois en arrière-plan des faubourgs du village, le mont Ventoux avec son sommet de cailloux brillants comme de la neige.

Ma mère vient m’ouvrir.
— Ah, c’est mon Cisco, qu’elle surprise ! Heu, c’est moi qui suis surpris, j’avais téléphoné il y a trois jours pour confirmer ma venue.

Mes parents habitent une maison de plein pied avec un grand jardin sur l’arrière, maman en a fait un petit paradis de fleurs et arbres fruitiers. Papa y a réalisé son rêve, venir habiter dans une région plus chaude qu’a Reims. Je dépose mes affaires, embrasse mes parents, cela fait un an que je ne les aie pas vus. Physiquement, ils vont bien pour leurs 80 ans, à par quelques douleurs, maman m’a dit que papa a parfois des absences et semble un peu perdu.

Je raconte succinctement mon voyage, une nuit en bus ce n’est pas confortable, mais 35 € pour faire Reims-Avignon ce n’est pas cher.

Il commence à faire chaud, je décide d’aller prendre un bain dans la piscine. Cette eau limpide me rafraîchit, mon père vient me rejoindre, on fait tranquillement quelques brasses, il me dit :
—  C’est curieux comme ce jardin ressemble à celui de Pernes, tu vois cet arbre, il y a le même dans le jardin.
—  Mais papa, on est à Pernes ici, tu es dans ton jardin.
—  Ah bon ?
Mince alors, mon papa perd un peu la tête.
Un peu, plus tard, on se sèche sur la terrasse et maman nous sert l’apéro, un petit
Rasteau de derrière les fagots.
Papa me demande :
—  Elle est où Francine ? Je le regarde les yeux ronds, que lui dire ? « Mon pauvre papa tu ne vois pas clair le vin t’a trop saoulé » si ce n’était que ça, ce ne serait pas si grave.
Il me répète plus fort cette fois-ci : —  Elle est où Francine ? Alors qu’elle est assise à coté de nous.
Maman le regard et fronce les sourcils, il s’adresse à elle maintenant : —  elle est où Francine ?
Elle se lève prends papa par la main l’emmène dans la chambre et lui montre leur lit défait, elle lui dit sur le ton de la réprimande :
—  Elle est où celle qui a dormi à coté de toi cette nuit ? Ce n’est pas moi ta femme qui s’appelle Francine ? Alors explique-moi avec qui as-tu dormis cette nuit ? Ce n’est pas moi qui aie dormi à coté de toi ?
Alors Claude, tu sais qui je suis ? Pourquoi tu me demandes où est Francine alors que je suis là ?
—  Oh la la ! Fait papa avec un petit sourire coupable en agitant la main, je ne suis pas physionomiste !

Le dépôt des enfants perdus

J’ai laissé derrière moi le bruit de la ville, la furie du vent froid sorti du fleuve.

Je parcourais des trottoirs luisants, boulevard Rochechouart j’ai poussé la porte de « la choppe d’Anvers », posé mon manteau, me suis assis au bar.

Alors, j’ai gratté ma chance
le temps d’un café
qui m’a serré le cœur.

Un homme est entré, il saluait ses amis, il m’a tendu la main. Elle était douce et m’a reconnecté au monde.

Le patron m’attendait, j’étais déchireur de vitre, la mode n’était plus à la transparence.

Sur le café brûlant j’ai soufflé
comme le vent derrière la porte.

J’ai sorti mon grand couteau de glace
et par la vitrine déchirée
j’ai soufflé des remords de brumes.

Dans le bar, hommes et femmes saisis de lumière ont emporté des lampes, ils m’ont suivi dans la nuit.

Nous sommes allés au dépôt des enfants assistés de la Seine.

J’ai pris un enfant perdu dans mes bras, il m’a filé une beigne, mais rien n’y faisait, il était magnifique.

Maurice, Mose ou Moïse qu’importe
il y a toujours l’amour comme un fleuve pour sauver les enfants perdus.

……

[à 16 ans alors qu’avec mon père on faisait du rangement de le grenier de grand-père Maurice (enfant de l’assistance publique) j’ai lu une lettre où sa maman qui avait repris contact lui demandait si lui, Mose, voulait faire son mariage dans sa religion d’origine… Je découvrait notre histoire de famille cachée. Dans les archives des enfants assistés de la Seine on parle d’enfants mis en dépôt, (on pouvait venir les reprendre).

Mon arrière grand-mère qui avait fuit l’Angleterre avec ses 4 enfants et un amant est tout d’abord arrivée à Anvers, puis à Paris où elle à laissé quelques temps ses enfants à l’assistance publique. Le temps de lancer un café restaurant « la choppe d’Anvers ». Elle a repris ses enfants, Rachel, Victor et Samuel sauf mon grand père, le plus âgé qui a été de familles d’accueil en familles d’accueil.

L’histoire de l’enfant magnifique qui me file une beigne, ça m’est effectivement arrivé lors d’un voyage à Calcutta chez les sœurs de la charité. Un retour aux sources pour ma compagne Lotika.]

Le lassi do

Photo que j’ai prise à Beaune, fontaine du centre ville.


En deux temps trois mouvements
d’eau Rémi façonne le lassi do.
J’ai do si la au bout de la langue
mais le lassi do me manque.
Si docile la sole fa mi ré do
c’est un bémol qui soupire sous le jet do.

En deux temps trois mouvements
là jaillit une gamme gouttelette.
Une blanche, une ronde s’envolent
elles s’accrochent toujours plus haut.

Deux temps trois mouvements
et chut, il flotte dans les airs
le jeu d’eau andante au piano.
Pour le plaisir de quelques notes
je me suis rafraichi au lassi do.

Maintenant j’aimerais que tu me chantes
Si mi la ré sol do fa
une petite cantate maladroite et rafraîchissante
Comme le chantait Barbara.

Oh oui que rejaillissent les notes
Qu’elles jouent dans la lumière
Fa sol do fa me transportent
Ta fraicheur et le lassi do me désaltèrent.

Regard

Photo que j’ai prise à Chaumont, Haute Marne.

Regarde par la fenêtre, au ciel
miroite l’air bleu.

Sans forme de nuage
sans ombres dans les volutes

esprit évidé du vase
à peine imaginé
déssillé du mystère

sans socle de pierre
de désir sublimé
serais-tu né ?

Combien de sable, ciments et roches liées
de prières murmurées ?

Sans pont ouvert au monde
l’oiseau après son vol serait-il venu y chanter ?

L’oiseau bleu

Photo que j’ai prise dans le Rajasthan, Inde.

Comme un arc-en-ciel
Porté par les vents,
Un rêve qu’on balaye
Un espoir laissé au temps,

Écris pour moi ce poème,
Celui des jours bohèmes
Celui des jours heureux.

Comme l’azur et l’aigue marine,
Persan sur pastel te dessines.
Céleste couleur du bleu,
Reflet au fond de mes yeux.

Comme un bruissement de plumes
Sous le soleil du Rajasthan,
Comme le mouvement des dunes
Le glissement du sable s’entend.

Petite plume trempée à l’encre des cieux,
Grace éphémère à l’envol merveilleux,
Souffle l’inspiration du poète à son jeu.

Marin d’eau douce

Photo que j’ai prise près du lac du Der, Haute Marne

Tu as parcouru les landes
à l’affût dans les marécages.
Les hautes herbes devant toi se fendent
tu n’y feras aucun saccage.

C’est un monde inversé
il flotte dans la barque.
Le marin n’est pas né
des reflets d’anciens lacs.

Tes pieds dans la boue
ton monde s’évase.
Les chants d’oiseaux fous
t’inspirent ces phrases.

Que la vie est belle
quand on prend le temps.
La nature est fidèle
pour ses marins d’antan.

La cravate de la matière.

(Souvenirs d’enfance pour un titre imposé.)

On pourrait décrire la cravate de la matière un peu comme on parlerait de l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites. Mais auparavant, il faudrait parler de l’influence des rayons gamma sur le comportement de mes parents. La matière peut paraître scientifique ou cosmique, mais en fait ici, elle est du domaine médical, pour le moins métaphysique voire biologique et dans tous les cas, comique.

Cela commence ainsi : il était une fois cette famille nombreuse de six enfants qui vivait heureuse dans un petit pavillon de banlieue. Le jardin était assez grand pour que les enfants que nous étions puissent tous s’y épanouir, jouer et cultiver toutes sortes de légumes ainsi que des marguerites. Il y avait autour de la maison quelques voisins : les « Ronchons », les « Potins » et l’inoubliable madame Marabama Dialo, femme seule, mais d’une énergie débordante. Elle était pour nous comme une vieille mamie tendresse, active et incontournable car toujours dehors et en boubou. Le matin, quand on allait à sa rencontre, cela commençait par un « Ban mwen on tibo » puis elle avait toujours quelque chose à nous raconter, des histoires à dormir debout qui se finissaient invariablement par son : « C’est la vérité vraie ce que je vous dis là »
Elle était généreuse, nous donnait de ses légumes, radis, carottes et révélait ses meilleures recettes à nos parents. Madame Marabama Dialo que l’on surnommait entre nous, la bonne sorcière, avait le sens de la terre, un savoir certain et chez elle tout poussait bien.

Le jour ou ma sœur tomba malade pour la troisième fois en peu de temps d’une méchante angine, madame Dialo vint à le savoir. Elle donna à nos parents un remède imparable qui devait faciliter sa guérison.  Au soir, nous étions ressortis dans le jardin au moment de l’apparition des premières étoiles et leurs rayons gamma. Je me souviens que toute la famille sauf la malade, s’était retrouvée dehors à cueillir des marguerites. Il avait fallu, sans faire de bruits pour ne pas réveiller les « Ronchons » ou les « Potins », retourner une partie du potager éclairés à la lampe de poche. Le but était de faire également une récolte de vers de terre. Je revois dans le fond d’un seau une masse grouillante qui se tortillait. Ils furent mélangés aux marguerites et récupérés dans un torchon qui allait servir pour toute la nuit de cravate à ma sœur malade. Au petit matin, on ne savait plus s’il fallait parler de la matière de la cravate ou de la cravate et sa matière. Le sujet de conversation était l’horrible et épouvantable odeur de notre sœur qui avait miraculeusement retrouvé toute sa santé. C’est avec vigueur qu’elle s’était précipitée hors de son lit où s’étaient répandues la cravate et sa matière.

Mes parents, encore aujourd’hui, sont persuadés que les marguerites, les rayons gamma et les vers de terre ont aidé à la guérison, mais aucun des enfants ne s’est à nouveau prêté à cette expérience. Si vous demandiez à Madame Marabama Dialo, elle vous le confirmerait : « C’est la vérité vraie ce que je vous dis là ».

A petits pas

Photo que j’ai prise au mémorial de l’holocauste à Berlin

A force de trop vouloir

D’enfants aux yeux un rien bleu

De beaux enfants cheveux houblon

Désirs qui rimaient à rien et filaient au pas de la perfection

Vous nous profiliez des jours noirs de peurs malheurs et confusions.

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Un pas vers toi
et la vie commence
Deux pas, je me vois papa
Un deux trois pas, Soleil !

Quatre pas et l’on danse
Cinq pas ça avance
Six pas pour arriver au ciel
À cloche pied sur la marelle.

Un pas de passage
Deux pas deux par deux
Nous sommes amoureux
Comment être sage.

Sept pas tu cèdes pas
Huit pas cette nuit
Neuf pas je m’enfuis
Dix pas que tu m’aimes.

Un nouveau pas vers toi
et la vie recommence
Deux pas, me voilà papa
Un deux trois pas, Soleil !

Le grand Hurlu

Friche à Hirson, Aisne

Si par mégarde, tu joues près de la friche,
les graminées ne pourront te cacher.
Avec ses vilains grands yeux qui trichent
son air très mauvais et ses hurlements
celui qui t’a vu, c’est le grand Hurlu.

File dans les herbes gamin, pars au loin.
Prends le chemin, cours au vent, t’es malin.
Un chapeau pointu, sa bouche pleine de dents,
il n’y a rien à faire tout est foutu,
celui qui t’a vu, c’est le grand Hurlu.

Depuis ce gamin on n’a jamais revu

et chaque nuit de grand vent on entend les cris du grand Hurlu